(...) après quoi elle se lança dans un châle au crochet, utilisant le fil exotique - très fin, couleur fauve - que Jiselle avait acheté à Rome et dont elle ne s'était jamais servie. Elle resta assise des heures sur le canapé du séjour, absorbée par l'exercice consistant à faire passer le fil ténu dans l'oeil argenté du crochet, le dévidant de l'autre côté en une contexture complexe qui se répandait mollement autour d'elle.
Jiselle prit le bord du châle et lissa sur la paume de sa main la soyeuse composition. Les points étaient impeccables.
"Sara, dit-elle, tu sais que tu te débrouilles vraiment bien ?"
L'adolescente leva la tête.
"Je t'ai entendue lire une histoire à Sam, celle de la demoiselle qui, avant que le prince ne l'épouse, devait confectionner un châle suffisamment fin pour passer à travers une bague de mariage.
- Est-ce que tu chercherais un prince, toi aussi ?"
Sara eut un reniflement dégoûté, roula des yeux et se remit à son ouvrage. Elle passait en alternance de son méticuleux travail au crochet à la consignation de pattes de mouche dans son journal. Quand elle ne s'appliquait pas à l'un, elle s'appliquait à l'autre. (...)
(...)
Se frictionnant les yeux sous cette lumière aveuglante, elle avisa, drapé au pied du lit, un magnifique châle dans les tons fauves, celui que Sara avait confectionné.
Elle y laissa courir la main.
Il était frangé de fil de soie.
Elle le soupesa.
Il était doux et chaud, mais aussi d'une incroyable légèreté.
C'est en s'asseyant sur le lit qu'elle vit le billet posé à côté du châle.
Je me décide finalement à t'offrir quelque chose.
Bon anniversaire.
Ta méchante belle-fille, Sara.
Son anniversaire. Elle-même l'avait complètement oublié. Comment Sara avait-elle fait pour y penser ?
Elle porta le châle à son visage et le huma durant plusieurs secondes avant de se le jeter sur les épaules.
Il était tout léger, comme en sustentation dans l'air tiède de l'été.
Se ravisant, elle le ramena devant elle et ôta son alliance. Elle engagea le coin du châle dans l'anneau et, d'un geste aussi preste que gracieux, y fit passer le tout.
(...)
[En un monde parfait, de Laura Kasischke]
L'auteure d'abord, comme une promesse de réjouissance puisque j'avais été emballée par "Les heures souterraines", puis "No et moi", et "Jours sans faim".
Un roman dont chaque phrase est un poème. La dernière page tournée, l'envie de le recommencer,
de le reprendre pour être à nouveau bercée et transportée par les mots ciselés, pour m'interroger sur le regard qu'Antoine porte sur sa vie, dans laquelle il se sent à l'étroit. Pour être
surprise par certains reflets.






